12.
La situation dans son ensemble
Octobre 2000
L’initiation d’Alwyn s’est bien passée, je suis très fier d’elle. Elle deviendra une grande Wyndenkell et, nous l’espérons, trouvera un mari parmi les membres de Vinneag, le coven d’onde Beck.
Pendant une seconde, quand Beck a pointé son athamé contre l’œil de ma sœur et lui a demandé d’avancer, j’ai pensé qu’elle aurait peut-être été plus heureuse si elle était née simple humaine. Elle serait une adolescente de quatorze ans comme les autres, qui passerait son temps à rire avec ses copines et à craquer pour tel ou tel garçon. Au lieu de cela, elle a consacré les six dernières années à la Wicca, à mémoriser l’histoire des clans, les tables de correspondance, les rituels et les rites ; elle a appris à jeter des sorts, à reconnaître les planètes, les étoiles et les plantes, en plus de ses devoirs d’école. Elle a raté les fêtes de son collège et les anniversaires de ses amies. Et elle a perdu ses parents à l’âge de quatre ans.
Est-ce mieux ainsi ? Est-ce que Linden serait toujours en vie s’il n’avait pas été un sorcier ? Je sais que nous aurions moins souffert si nous avions été de simples humains.
Toutes ces questions sont vaines. On ne peut échapper à son destin : si on le fuit, il nous rattrape. Si on le nie, il nous tue. Je suis né sorcier, comme toute ma famille, et grâces en soient rendues à la Déesse.
Gìomanach
* * *
Quand je suis rentrée, j’ai trouvé un mot de Cal sur le pas de la porte : inquiet, il était venu prendre de mes nouvelles. J’ai filé dans ma chambre en emportant le téléphone sans fil de la cuisine pour l’appeler. Il a décroché tout de suite.
— Morgan ! Où étais-tu ? Tout va bien ?
— Oui. Je ne sais pas ce qui m’a pris, ce matin. Je me sentais bizarre.
— Je me suis fait du souci, surtout quand j’ai vu que tu étais partie.
— Je suis allée chez Magye Pratique. Et tu ne devineras jamais qui j’ai vu là-bas. Hunter !
— Quoi ?!
— Hunter est vivant ! Je l’ai vu à la boutique.
— Alors, où était-il passé depuis une semaine ?
— Tiens, je n’ai même pas pensé à le lui demander. Il devait être avec Sky. C’est elle qui l’a repêché.
— Il n’est pas mort… Il est tombé dans le fleuve avec un athamé planté dans le cou, et il n’est pas mort…
— Non ! C’est génial ! J’y pensais tout le temps, je me sentais tellement coupable d’avoir commis quelque chose d’aussi horrible…
— Même s’il était en train de me tuer ? Même s’il me passait le braigh pour me traîner devant le Conseil ? s’est-il indigné.
— Ne t’énerve pas. Je suis contente de l’avoir arrêté, évidemment, mais je suis aussi contente qu’il ne soit pas mort.
— Et tu lui as parlé ?
— Oui, ai-je répondu timidement.
Sa réaction m’a dissuadée de lui raconter l’épisode du tàth menima… mamena… machin truc.
— Et j’ai aussi vu sa charmante cousine, Sky. On s’est disputées, comme d’habitude.
Ça l’a fait rire un instant, puis il est redevenu silencieux. Qu’avait-il en tête ? Je ressentais le besoin d’unir de nouveau mon esprit au sien, de connaître son être intérieur. Et cette fois-ci, je voulais que ce soit moi qui dirige la séance.
Cette idée subite m’a dérangée. Est-ce que je commençais à douter de lui ?
— À quoi penses-tu ? s’est-il enquis.
— Au fait que j’aimerais te voir bientôt, ai-je expliqué, un peu honteuse de ne dire qu’une partie de la vérité.
— Je te rappelle que je voulais te voir aujourd’hui. Je t’ai demandé de venir, et tu as refusé parce que tu préférais aller chez Magye Pratique. Et tu n’étais pas chez toi quand je suis passé.
— Je te demande pardon. Ce matin, je n’étais pas bien du tout, comme si je paniquais sans raison. Je ne voulais pas te snober.
— Tu sais, ces gens tenaient vraiment à te voir, a-t-il insisté, mais sur un ton plus doux.
Ces simples paroles m’ont redonné la chair de poule.
— Je suis désolée, Cal. Je n’étais pas du tout en état.
Il a soupiré et je l’ai imaginé se passant la main dans ses cheveux noirs.
— Ce soir, je suis coincé chez moi. On se verra demain chez Ethan, pour le cercle.
— OK. Appelle-moi si t’as une minute de libre.
— Entendu. Tu m’as manqué, aujourd’hui. Et cette histoire avec Hunter m’inquiète. C’est un fou furieux… J’étais soulagé qu’il ne puisse plus jamais nous faire de mal.
Je n’avais pas pensé à ça. Il faudrait que je parle à Hunter pour m’assurer qu’il laisse Cal tranquille.
— Je dois y aller. Bye, a-t-il conclu avant de raccrocher.
Je me suis assise sur mon lit, l’esprit confus. Discuter avec Cal avait ravivé ma haine à l’égard de Hunter. Il m’avait pourtant laissé une bonne impression pendant le tàth bidule.
J’ai soupiré. Je me faisais l’effet d’une girouette, tournant d’un côté puis de l’autre au gré du vent.
* * *
Après le dîner, je suis montée dans ma chambre pour étudier les propriétés des encens et des huiles essentielles. À un moment donné, la sonnette a retenti. Bakker venait prendre Mary K. Ils allaient passer la soirée chez Jaycee, à mon grand déplaisir. Enfin, tant qu’ils ne restaient pas seuls ensemble, je me disais que ma sœur n’avait rien à craindre.
Après une heure passée sur les encens, j’ai repris le Livre des Ombres de Maeve. J’avais beau redouter ce que j’allais découvrir, je ne pouvais m’empêcher de poursuivre ma lecture. Elle décrivait maintenant sa tristesse d’avoir perdu Ciaran. Même s’il lui avait menti, elle le considérait toujours comme son muìrn beatha dàn. J’avais du mal à comprendre qu’elle puisse encore l’aimer. Cette histoire m’a rappelé les sentiments que ma sœur éprouvait toujours pour Bakker. Si un mec m’avait clouée sur mon lit comme s’il voulait me violer, je savais que, moi, je ne lui aurais jamais pardonné et que jamais je ne me serais remise avec lui.
Qui est là ?
Mes sens venaient de m’avertir d’une présence dans le jardin. J’ai éteint la lumière pour regarder par la fenêtre sans être vue.
Il ne m’a pas fallu longtemps pour repérer Hunter derrière les rhododendrons.
J’ai couru en bas et je suis sortie par la porte de derrière, en attrapant mon manteau au passage. Mes parents, assis devant la télé dans le salon, ne m’ont pas vue. Dans le jardin, la neige a crissé sous mes pas. J’ai contourné la maison et j’ai découvert Hunter sous ma fenêtre, dans l’ombre. Sans ma vision de mage, je ne l’aurais jamais trouvé.
— On peut savoir ce que tu fais là ? ai-je demandé, les mains sur les hanches.
— Tu es nyctalope ?
— Évidemment. Comme tous les sorciers.
— Tu te trompes. La vision de mage n’est pas si répandue. Même chez les sorciers de sang. Et surtout pas chez ceux qui n’ont reçu aucune formation. En revanche, ce don semble courant chez les Woodbane.
— Alors, tu dois l’avoir, puisque tu es à moitié Woodbane.
— Oui, mais seulement depuis mes quinze ans. Je pensais que c’était lié à la puberté, comme la barbe, a-t-il déclaré en riant.
— Qu’est-ce que tu es venu faire chez moi ?
— Je voulais renouveler les sceaux de protection sur ta maison. Je vois que Cal y a ajouté les siens.
— Il voulait me protéger de toi. Et toi, de qui veux-tu me protéger ?
Son sourire a brillé comme un éclair dans la nuit.
— De lui.
— Tu ne tenteras plus de lui passer le braigh, hein ? Parce que, je te préviens, je ne te laisserai pas faire.
— Ne t’inquiète pas, je ne suis pas près de recommencer, m’a-t-il répondu en portant la main à sa gorge. Je me contente d’observer. Jusqu’à ce que j’aie des preuves concrètes de ses agissements.
— Génial. Vous me fatiguez, tous les deux ! Et si vous me laissiez en dehors de ça ? Je ne suis pas sûre d’avoir envie de voir « la situation dans son ensemble », comme vous dites.
— Si seulement c’était possible… Malheureusement, c’est trop tard. Tu es impliquée, que tu le veuilles ou non.
— Pourquoi ?
— Parce que tu es qui tu es. Maeve appartenait à Belwicket.
— Et alors ? ai-je objecté en me frottant les bras pour lutter contre le froid.
— Belwicket a été détruit par une vague noire, tu le sais ?
— Oui, ma mère en parle dans son journal. Tout a été balayé, les hommes comme les bâtiments. Mon père y est allé. Il m’a dit qu’il ne restait plus rien.
— C’est vrai. Moi aussi, j’y suis allé. Tu sais, ce n’est pas le seul coven à avoir été anéanti par cette prétendue vague noire. Huit autres au moins ont été frappés par le même phénomène, en Écosse, en Angleterre, en Irlande et au pays de Galles.
— Qu’est-ce que c’est, au juste, cette vague noire ?
— Je n’en sais rien. Je tente de le découvrir depuis deux ans. Une force maléfique, sans doute. Elle a annihilé le coven de mes parents. Ils ont été contraints de s’enfuir pour nous protéger, mon frère, ma sœur et moi. Voilà presque onze ans que je ne les ai pas vus. J’ignore s’ils sont toujours en vie.
— Moi, mes parents ont fui l’Irlande pour venir en Amérique, lui ai-je appris, me sentant soudain proche de lui. Ils ont été tués deux ans plus tard.
— Je sais. Je suis désolé pour toi. Ce ne sont pas les seules victimes. Plus de cent quarante-cinq personnes ont péri dans la destruction de ces huit covens.
Nous sommes restés une bonne minute sans rien dire, chacun perdu dans ses pensées.
— Et avec Linden, que s’est-il passé ? ai-je repris.
Ma question l’a pris de court. À le voir grimacer, on aurait pu croire que je venais de le gifler. Il m’a tout de même répondu :
— Lui aussi cherchait à découvrir la cause de la disparition de nos parents. Malheureusement, il a invoqué une force du côté obscur, qui l’a tué.
— Une force ? ai-je répété en frissonnant dans le vent.
J’étais transie jusqu’aux os. Est-ce que je devais l’inviter à entrer ? Nous pourrions discuter dans la cuisine ou dans le salon. Bien au chaud.
— Tu sais, un esprit malfaisant. À mon avis, la vague noire est soit un seul esprit de ce genre doté d’une puissance colossale, soit toute une horde.
J’avais du mal à avaler ce qu’il me disait.
— Tu veux dire, comme une armée de zombies ? ai-je gémi. De fantômes ?
— Non. Ces esprits n’ont jamais été vivants.
Je grelottais pour de bon. Sans me laisser le temps de réagir, Hunter s’est mis à me frotter le dos et les bras pour me réchauffer. Sous les rayons de lune, ses yeux verts étincelaient. Il était très beau, autant que Cal, mais dans un autre style.
Je m’en suis voulu d’avoir de telles pensées alors qu’il avait failli tuer Cal. Hors de question que je l’invite chez moi. Je me suis écartée de lui en lui demandant :
— Et que feras-tu quand tu retrouveras cette force maléfique ?
— Moi, je ne pourrai rien contre elle. Mon but est justement de retrouver les assassins qui l’ont convoquée en puisant dans la magye noire.
En l’observant, j’ai vu qu’il fixait ma bouche.
— Et à ce moment-là, a-t-il continué, ceux qui en ont souffert, comme toi ou moi, pourront… tourner la page.
Ses paroles avaient la douceur des feuilles mortes qui se détachent de la branche, volettent un instant et tombent sur la neige. Ma gorge s’est nouée, comme sous la pression d’un torrent d’émotions. Impossible de m’en libérer… je ne savais même pas par où commencer.
Je l’ai vu se pencher vers moi, poser sa main sur mon menton – sa peau était froide comme le marbre – et relever mon visage. Par la Déesse, il allait m’embrasser ! Les yeux plongés dans les siens, j’ai une nouvelle fois pris conscience de ce lien entre nous, entre nos âmes. Soudain, j’ai senti une petite source de chaleur contre ma gorge : le pentacle de Cal. Comprenant soudain la situation, j’ai repoussé violemment Hunter.
— Qu’est-ce que tu fais ? me suis-je indignée.
— Excuse-moi, je ne sais pas ce qui m’a pris.
À cet instant, une voiture s’est arrêtée devant chez nous. Une portière a claqué plusieurs fois, puis j’ai entendu la voix de Mary K. crier : « Bakker ! », et son ton m’a alertée.
Avant que la portière ne se referme une nouvelle fois, j’avais couru à la voiture pour aider Mary K. à en sortir. Ses cheveux auburn n’étaient plus qu’un paquet de nœuds, ses habits étaient froissés et l’un des boutons de sa veste avait été arraché. Elle s’est jetée dans mes bras, pleurant et hoquetant : « M… M… Morgan…»
Hunter nous a rejointes. Je lui ai confié Mary K. et j’ai passé la tête dans la voiture.
— Salaud ! Qu’est-ce que tu lui as encore fait ?
Une rage froide coulait dans mes veines. Si j’avais eu un athamé en main, je l’aurais poignardé.
— Mêle-toi de tes affaires, m’a-t-il rétorqué, visiblement contrarié – il avait des marques de griffures sur une joue. Mary K. ! Viens là ! Il faut qu’on parle.
— Je te préviens, si tu t’avises encore de la regarder, de la toucher, de lui parler ou même de l’approcher, l’ai-je menacé doucement, je te ferai regretter d’être né.
J’étais dangereusement calme. Je voulais qu’il sorte de la voiture et s’en prenne à moi pour avoir l’occasion de le massacrer.
— Tu me fais pas peur avec tes conneries de sorcière, a-t-il rugi, rouge de colère.
— Oh ! mais ça va venir, ai-je rétorqué en souriant d’un air mauvais.
Il a blêmi et n’a rien trouvé à me répondre. Je l’ai fusillé du regard un instant, puis j’ai claqué la portière.
Mary K. était pendue au bras de Hunter. Soudain, elle a levé les yeux vers lui en disant :
— On s’est déjà vus, non ?
— Oui, je m’appelle Hunter, a-t-il confirmé alors que Bakker s’en allait dans un crissement de pneus.
— Allez, viens, Mary K., ai-je soupiré en passant mon bras autour de ses épaules.
Je ne voulais pas regarder Hunter… Je ne savais pas quoi penser de son geste. Avait-il vraiment voulu m’embrasser ?
— Ça va ? ai-je demandé à ma sœur.
— Oui, je veux juste rentrer à la maison.
— On y va, on y va.
— À plus tard, Morgan, m’a lancé Hunter.
J’ai fait mine de ne pas l’entendre.